vendredi 29 janvier 2016

Soignante soignée 2/3 - Infirmière



Me voilà donc à 21 ans embauchée dans un service de psy adulte temps plein. L'hôpital est petit, les deux service TP accueillent les usager.e.s par lieu de vie géographique et de tout type de pathologies, chroniques et/ou aiguës.

J'ai eu de la chance, car l'équipe était composé.e d'infirmier.e.s aguerris, qui m'ont énormément appris sur le métier, le psychiatre chef de service était un libertaire qui tolérait mal les contraintes inhumaines (je le cite) faites aux usager.e.s (contention)

Pour moi les usager.e.s étaient des patient.e.s, niveau terminologie.
Donc oui, "moi je" "moi infirmière" moi dans l'exercice de ma fonction, j'avais la conviction qu'il y avait "elleux" et "nous" et que dans la plupart des cas nous avions raisons et elleux ne savaient pas, du fait de leur état psychique.
Je reste convaincue que parfois, nous usager.E.s n'avons pas conscience de nos troubles et nous mettons en danger, ou autrui. Ma réflexion actuelle porte sur la contention. Je ne l'ai jamais tolérée pour les sangles. Je ne l'ai jamais ni pratiquée ni vu pratiquée.

Il m'est particulier de me remémorer comment cette rupture que j'opérais entre les personnes sous ma responsabilité et nous soignant.E.s a fait que j'ai clivé ma propre personne. Comme je l'ai écrit dans le billet sur le déni "moi c'est pas pareil"

Et comme j'en parlais dans mon billet sur la lucidité des schizophrènes, je ne la voyais plus. Je pouvais dire par exemple "Il/elle va si bien quand il/elle va bien". J'ai pu voir au fil des ans, des personnes en situation de maladie aiguë, qui quittaient 'lhôpital en forme, travaillaient, menaient leur vie de famille, ou pas, mais "allaient bien"

Je déplore le raccourci de langage "iel est bien" (en ce moment)


J'admirais beaucoup mes collègues et leur faisaient confiance. Iels m'ont accueillie avec poatience, appréciant même ma démarche de les suivre comme un petit poussin pendant un mois pour apprendre d'eux, le savoir-être, le savoir-faire : un entretien infirmier est un soin technique. Au même titre qu'une pose de cathéter.

Je ne sais comment vraiment clairement définir cela. J'étais très en "surplomb intellectuel" comme me l'a dit ensuite le chef de service "c'est ça qui vous a détruite" (j'ai eu un parcours à la challenger, avec l'ascension et l'explosion).


Peut-être que ce qui définirait mieux cela est ma surprise continuelle à recevoir les points de vue de personnes ni malades psy, ni soignantes, sur mon métier. On m'a beaucoup demandé "pourquoi ce métier". "Et toi pourquoi tu veux faire commercial ?" C'était à la fois par passion, par recherche sur ma personne "par dessous", sans le savoir, par une profonde volonté d'aider des personnes, et d 'aller vers les personnes souffrantes les plus rejetées et incomprises : les fous. Mes pairs.
Je passe rapidement sur les fantasmes moisis sur les infirmières sexy sans culotte gnagna, mais curieusement ça a une énorme incidence. Imaginez vous le "Que fais-tu dans la vie ?" "Commercial" "Mmmmm, et tu portes une culotte sous ton costume sexy ?" ? Seriously guys...
Il y avait souvent deux camps assez tranchés : d'abord les fasciné.e.s, convaincu.e.s que, comme le dit Despentes dans "Bye Bye Blondie" "pensent que les vrais fous sont dehors et les hôpitaux enferment des braves gens plein de poésie" (citation de mémoire)(tandis qu'elle est plutôt confrontée, mineure, à un trentenaire qui l'agonit d'insulte en l'accusant d'étaler son "fluide" sur la cuvette des toilettes). Ces gen.te.s me disaient souvent que je faisais un métier passionnant (il l'est mais pas pour ces raisons) me mettant en contact avec des personnes "super intéressante" à qui je devais expliquer que les usager.E.s sont des personnes malades qui sont toutes différentes, pas (que) de brillants artistes incompris par la société pas prête. Une bonne partie des fasciné.e.s étaient agressif, je me suis fait traiter de kapo-facho-liberticide-lebruit des bottes, de vendue à la société-qui-fabrique-des-fous-pour-qu'ils-ne-puissent-pas-parler et je passe les insultes pas safe.
Il y avait a contrario et à égalité les gen.Te.s persuadé.e.s que les usager.e.s de la psy sont des fous à lier sauvages sanguinaires dangereux qu'on laisse se promener dans les rues pensons à nos enfants (sic). Iels m'en voulaient tout autant de "relâcher" (dixit) ces sinistres individus qu'ils s'imaginaient identiques à leur présentation Hollywoodienne.
Enfin, il y avait les soignant.E.s et étudiant.E.s fermement persuadé.e.s qu'infirmière psy c'est "pas une vraie infirmière" et que je devais "mennuyer" (le mythe des infirmiers qui jouent au carte tranquillement tandis que des gen.te.s "malades-mais-ils-vont-pas-en-mourir" font un peu n'importe quoi.
Je me heurtais à la psychophobie dans sa forme très décomplexée et aux vieux archétypes collés à ma profession.

Ce que je pensais de tous ces points : les "fous" sont parfois dangereux (je pensais plus que la population générale alors, bien que les chiffres prouvent que non)(et que les situations de violence hospitalière sont bien souvent liées à un cadre très rigide qui perd alors son sens et devient persécutoire), que "les gen.te.s" et non les usager.e.s psy en particulier sont intéressants, j'étais passionnée par le fonctionnement du psychisme, cependant je privilégiais pour moi et autrui le traitement chimique couplé à une thérapie par la parole et j'étais furieuse d'avis anti médicaments, que la contention et le traitement sous contrainte étaient nécessaire, s'ils avaient un sens (traiter une urgence intraitable autrement, dans l'intérêt de la personne soignée), je savais "ouvrir mais il faut apprendre à refermer" je savais bien amener les gens à la confiance en me parlant mais je devais travailler pour faire quelque chose de ce que je recevais, que je "voulais savoir" d'ailleurs, comprendre, savoir, savoir "pourquoi", pas assez savoir "comment" (vieux mythe du "il faut que ça sorte, que ça ne reste pas non-dit"). Les usager.e.s étaient different.e.s de moi (la preuve j'avais une blouse)


Ce que je pensais de l'équipe : ma "première équipe" était composée d'infirmier.e.s et autre para médicaux aguerris, humains, cadrants en restant souple. Ils m'ont quasiment tout appris, les livres, le travail avec les personnes en situation de maladie m'ont enormément appris aussi, évidemment, la théorie se trouvait dans les livres, dans la revue Santé Mentale (pas encore sur internet balbutiant) et auprès des psychiatres, assistant.e.s et internes.
C'était l'bon temps.
Quand cette équipe a peu à peu, personne par personne, pris sa retraite, j'ai eu de nouveauxelles collègues très peu formés, comme moi au début, ne souhaitant pas s'instruire (j'ai pas envie de faire de la psy à la maison), que je trouvais bien plus jugeante, mettant peu de sens, et n'en ayant rien à carrer de ce que nous, plus ancien.ne.s pouvions leurs apporter. Cela m'a été difficile. J'étais aussi entrée plus pleinement dans ma schizophrénie (en la déniant), et les regards étaient moins tolérants sur mes particularités (sans doute avec raison). J'ai très mal vécu les contentions plus longues, le très sécuritaire (portes d'entrées fermées, cameras), la rigidité du cadre. J'ai été éjectée de toute façon. Mais je me rappelle avoir parfois dit à mes collègues qui se plaignaient qu'un.e usager.e frappe tout le temps à la porte de la chambre forte "tu ferais pareil si on t'enfermait non ?"


Je n'étais pas du tout une infirmière parfaite, j'ai fait des conneries, j'ai sans doute été maltraitante par moments, je me suis présentée en mauvais état, bref, je n'étais pas l'infirmière idéale ni l'employée de l'année.
Je délivre juste mon expérience ici, du point de vue "infirmière", avant de proposer "du point de vue usagère"


Apprendre que le métier de pair aidant existe désormais m'emplit d'espoir. J'ai lu que ces personnel.les sont mal toléré.e.s par les équipes de soins. Cela ne m'étonne pas. Il y a un grand tabou sur la frontière entre soignant.e.s et soigné.e.s. Il y a aussi une grande peur du regard d'un.E usager.e lucide sur le travail d'une équipe, ce travail censé rester secret des malades. Questionnons-nous. Si un.E pair aidant.e nous semble être une arrivée violente, si même l'idée d'une supervision nous rend mal à l'aise : que pensons-nous au fond de nos pratiques ? Sommes-nous clean ? Avons-nous peur de nous faire accuser de maltraitance quand au fond "c'est pas possible de faire autrement" ou "qu'on n'est pas assez" ? Serions nous hermétiques à une remis en question ? Allons nous continuer à dire que les soins en psy, qui se sont grandement améliorés pour ceux dont j'ai pu bénéficier, "c'est pas comme avant" c'est pas les asiles, c'est pas les chaînes, c'est pas les douches froides. Cette histoire même de la psychiatrie, l'arsenal thérapeutique, c'est récent, des techniques se pratiquent encore  : devons nous l’oublier ? Ou la ranger dans le "ça existe plus" Ca peut exister à nouveau, quand je lis que les sangles se multiplient dans les services. Que faire des années 70, de l'antipsychiatrie ? Que faire de ce qui a été fondé à Saint-Alban, de Tosquelles ? Instruisons nous, lisons, participons aux formations (autre que "gestion de l'agressivité"), aux conférences, aux colloques. Réunissons nous pour parler de lectures, pour échanger, pour théoriser un peu. Ne soignons pas avec les tripes, ne soyons pas qu'avec la Loi. Ne nous laissons pas devenir de simple dispensatrices de cachets. Des choses formidables se font déjà, des ateliers, des réunions avec les usager.e.s (les soigné.e.s si vous voulez)
Surtout libérons la parole des malades. Ne nous en sentons pas menacé.e.s. Ou alors il faut croire que c'est nous qui avons un "sentiment de persécution" et que c'est nous qui usons de quérulence : que nous attribuons aux malades, à la hiérarchie, à la société, les dysfonctionnement dont souffrent nos institution. La Santé se casse la gueule, les conditions de travail sont ardues, vous souffrez toustes.
Mais la psychiatrie est la branche de la médecine de la pensée. Du psychisme autant que du corps. Parlons, entendons. Partageons. Un hôpital sans infirmier ne sert à rien. Un hôpital aux usager.e.s rendus muets est mortifère - et ne sert à rien

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